Troie

Achille a du poil sous les bras, du sang sur les mains et un tendon faiblard. Mais Achille a de sacrés yeux bleus qui nous ont définitivement décidée à aller voir ce film d’hommes en jupettes. Ca tombe bien, car avec Troie, Wolfgang Petersen nous démontre qu’il est possible de faire une grande fresque historique intelligente et intemporelle.

L’histoire: En Grèce, 1300 ans avant notre ère, Agamemnon tente de conquérir le plus vaste empire. Il a déjà soumis de nombreux rois de la région, dont Ulysse, roi d’Ithaque. Il aimerait bien aller encore plus loin, vers Troie, ville fortifiée à l’extrême est de la Grèce actuelle. Priam, roi de Troie, lui propose un duel entre les deux meilleurs guerriers des deux armées. Le vainqueur emporte Troie. Manque de chance pour Priam, Agamemnon s’offre les services d’Achille, demi-dieu invincible. « Que des rois combattent eux-mêmes pour leurs guerres, ça serait inimaginable », lance Achille.
Priam, bon joueur, admet sa défaite.

Quelques jours plus tard, on festoie chez Mélénas, le frère d’Agamemnon. Pâris et Hector, princes de Troie, sont de la partie. C’est ainsi que Pâris, le plus jeune, rencontre Hélène, femme de Mélénas, et en tombe amoureux. Et l’emmène avec lui à son retour pour Troie. Ce qui met évidemment Mélénas dans une rage folle et donne une bonne raison à Agamemnon d’en finir définitivement avec la cité de Troie. Trois jours après, tous les soldats grecs s’apprêtent à y faire la guerre.

Ce qu’on en pense: Une totale réussite. On ne doute pas que l’œuvre d’Homère, dont l’Illiade a inspiré le film, soit pleine d’intelligence et de philosophie. On pouvait douter de ce qu’une grosse production en ferait. Wolfgang Petersen réalise une histoire tout en nuance, qui sait résonner dans l’actualité. En choisissant ce thème, le réalisateur montre toute l’imbécillité d’une guerre. Une guerre qui part d’une crise d’ego et d’une soif de pouvoir et qui va voir évoluer des personnages complexes, humains.

Pierre angulaire du récit, Achille. Il ne combat que pour le plaisir de combattre et mène à la bataille ses mithridons quand bon lui semble. Sans lui, Agamemnon se sait battu d’avance. Achille aurait à lui seul le pouvoir d’arrêter cette guerre. Ses hésitations ponctuent le récit de Petersen sans jamais être incongrues. Ce dernier écarte l’aspect trop mythologique pour s’approcher au plus près de ce qui meut chacun des pions de l’histoire, tous joués excellemment, avec bémol à Orlando Bloom, un brin fade face aux excellents Erica Bana, Brad Pitt, Peter O’Toole ou Diane Kruger.

Bien sûr, Troie est avant tout un film où l’on bataille avec des arcs, des glaives, des lances, où le sang gicle un peu et où les gens meurent beaucoup. Mais c’est aussi un film qui distille quelques bonnes vérités sans avoir l’air de livrer des poncifs. On pourrait en reproduire quelques-unes, mais sorties du contexte, elles sembleraient ridicules. Il n’en est rien quand elles sortent de la bouche d’Achille, Priam ou Hector…

 

Et si le cinéma pouvait changer le monde ?

L’info a fait le tour de France, et peut-être même du monde, histoire d’achever de nous ridiculiser : il aura suffi à Jacques Chirac de voir le film Indigènes sur les tirailleurs algériens pendant la seconde guerre mondiale pour revenir sur l’une des plus grandes injustices du XXe siècle, l’inégalité des pensions entre les anciens combattants d’origine française et ceux des colonies. Qui, on ne le répétera jamais assez, se sont fait allègrement tuer pour sauver un pays qui en guise de reconnaissance les a au mieux oubliés, au pire rejetés. Il y a quelques années, un incertain Nicolas Sarkozy avait décidé de supprimer la double peine après avoir découvert cette triste réalité dans un film de Bertrand Tavernier [1].

A l’époque déjà, cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Si les hommes politiques ont tant de mal à améliorer la société dans laquelle nous vivons et à trouver des solutions aux problèmes concrets de leurs concitoyens, c’est tout simplement qu’ils n’ont pas le temps d’aller au cinéma pour y découvrir les réalités sociales contemporaines. Aussi, les rares fois où Nicolas, Jacques et Dominique arrivent à se dégager une petite soirée pour se faire une toile, on en entend tout de suite parler. D’où une solution extrêmement simple pour redonner le moral au pays et remettre en adéquation les mesures politiques et les besoins fondamentaux de la société : instaurer une séance obligatoire de cinéma par semaine, à heure et jour fixes, pour les membres du gouvernement. Le mercredi matin, par exemple.

Ensuite, il n’y a plus qu’à gérer la programmation, ce ne sont pas les sujets qui manquent, il va même falloir prévoir des rétrospectives. Ca commence aujourd’hui de Bertrand Tavernier, pour en finir avec le chômage et la misère. Monsieur Smith au sénat pour revenir aux origines de la chose politique, dégagée de toute collusion avec des intérêts personnels. Flandres pour faire passer toute envie d’aller en découdre dans des contrées lointaines. On pourrait même aller jusqu’à les écrire spécialement, les films. Un récit d’aventures qui donne envie d’annuler la dette du tiers-monde, une histoire d’amour contrariée qui incite à ouvrir toutes les frontières, un dessin-animé pour prôner l’amour universel… Et si l’un de nos bons dirigeants tombe un jour par hasard sur Fahrenheit 451 et s’en inspire pour détruire les films qui distillent de si dangereuses idées, il n’y aura pas loin à aller pour trouver une riposte. Alors, cinéphiles de tous les pays, on tente le coup ?